La splendeur du nouveau château Dulamon.  

 

Monsieur Joseph Prom avait épousé au Mexique, à Tampico, une demoiselle de grande famille, Justine Marie Vidal. Sous son impulsion, un nouveau château, le château actuel, est bâti vers 1865 sous la conduite de Jules Lafargue, architecte renommé de Bordeaux. Ce château est élevé sur la partie la plus haute de la propriété, presqu'à l'emplacement de l'ancien.

Le bâtiment a son entrée principale vers le sud, un perron central permet de voir loin vers Bordeaux et partage en deux cette grande façade de 63 m de longueur. Il est bâti avec sous sol, rez-de-chaussée, un étage d'habitation et un étage de combles. En sous-sol sont les réserves et les cuisines, avec grande cheminée et tournebroche. Le rez-de-chaussée comporte salons, salle à manger, billard, fumoir, bureau et quatre chambres avec cabinet de toilette

Depuis le hall, un grand escalier à double révolution en chêne conduit à l'étage où sont situées les chambres d'invités et la lingerie.

Les combles abritent les chambres des nombreux serviteurs. Dans leur partie ouest on trouvait aussi deux grands bassins de pierre, l'un recevant l'eau potable d'une source située vers le bas du domaine, l'autre recevant l'eau de la jalle utilisée pour le jardin, les écuries, les chais. La vacherie abrite environ 80 têtes, fournit le lait et surtout le fumier nécessaire aux vignes. Un grand potager avec serres et châssis alimente le château en légumes et en fleurs. Un régisseur, Monsieur Émile Normandin, diplômé d'agriculture et de viticulture, assure la direction de l'exploitation et la tenue des comptes. En 1867, Dulamon est le premier producteur de vin de Blanquefort avec 160 tonneaux (un tonneau = 900 litres, soit 4 barriques de 225 litres). Monsieur Prom décède le 24 Mars 1871. Sa femme lui survit jusqu'en 1891, mais c'est leur fille unique, Joséphine Abelina, qui hérite du domaine, et son mari, Jean Gustave Piganneau prend alors la gérance en mains. Dès le 6 septembre 1871, les Piganneau rachètent les terrains constituant Majolan à Madame la Vicomtesse de Borrelli, environ 22 hectares, pour la somme de 120 000 F, y compris un établissement de poterie et un moulin à eau sur la jalle avec ses dépendances. Ce moulin faisait partie du domaine du Luc au temps du chevalier de Flavigny qui l'avait vendu en 1781 à Monsieur de Lavie pour 12 000 F, un ancêtre de Madame Borrelli. Les Piganneau sont une dynastie de banquiers, bien implantée à Bordeaux, s'entourant de luxe raffiné : c'est la publicité de l'époque.

Le château Dulamon est modernisé : parquets de chêne en marqueterie, lambris dans les couloirs, plafonds décorés, lustres et lampadaires, meubles... Les abords du château sont transformés en jardin d'agrément, quitte à perdre un peu de vigne. Des plantations d'arbres et d'arbustes forment un parc et dissimulent à la vue les communs : vacherie, chais et potager. Des bassins avec jet d'eau s'épanouissent devant et derrière. Des chalets sont construits pour loger le régisseur et le jardinier chef. Un verger est planté, une serre à fleurs également, pour fournir la décoration au château. Deux pavillons au toit de chaume entourés d'un petit terrain clos de grilles logent l'un un cerf et des biches, l'autre des chevreuils. Une grande volière ronde à compartiments abrite différentes races de poules, canards, faisans... et même des lapins, qui ne sont pas hôtes habituels d'une volière. Un pigeonnier la couronnait. La route, passant un peu près du château au gré de Madame Piganneau, fut déplacée pour faire le coude qu'elle a conservé de nos jours, à ses frais, les autorisations étant facilitées par ses hautes relations et le fait qu'elle était propriétaire des deux côtés de la route.

La vacherie est refaite en dur avec tout le moderne de l'époque : sol en pente pour évacuer les urines et faciliter le lavage, mangeoires en ciment, râteliers, bat-flancs, voie Decauville pour l'évacuation du fumier, étage pour conserver le foin.

                                                                                                            Le déclin

Un vent de panique, enflé par des on-dit, souffle sur les épargnants qui courent retirer leurs fonds, vers 1890, entraînant la faillite de la famille Piganneau : faillite qui fait grand bruit pour rien car tout le monde sera remboursé ; mais la ruée aux guichets provoque le krach. Un syndic est nommé et finalement tout le monde est payé. Mais pour Blanquefort, c'est la catastrophe, car le château faisait travailler le tiers de sa population. Après la mort de son mari, Madame Gustave Piganneau forme la « société civile immobilière bordelaise » pour liquider la succession. La propriété est morcelée et vendue : le laitier, Monsieur Camus, achète le moulin et les terrains alentour, Monsieur Duvert le terrain qui forme aujourd'hui le lotissement Cimbats, Monsieur Poissan le terrain qui forme celui de Dulamon, d'autres petits propriétaires achètent aussi quelques terrains. Le troupeau de vaches est vendu, le vin en cuve aussi et les chais démolis pour vendre les matériaux : pierres de taille, moellons, poutres... Le château est vidé et Madame Piganneau fait cadeau d'un lustre en cristal à l'église, vers 1904. Le château avec ce qui reste du domaine est loué de 1906 à 1909 à l'école de Guyenne et Gascogne (école d'agriculture). Pendant la guerre de 14-18, un hôpital militaire franco-russe s'y installe, patronné par la tsarine Alexandra (épouse de Nicolas II). Le professeur Voronoff y pratique pour la première fois la greffe osseuse qui évite l'amputation à bien des blessés. Le château logeait de 80 à 90 grands blessés. La propriété est vendue en février 1920 à Monsieur Jean-Marie Joseph Louit, chocolatier, pour 480 000 F, dont l'épouse née Charlotte Marie de Montaigut, est très fière de l'achat. Mais Monsieur Louit n'a pas les moyens d'entretenir une telle propriété : le parc est à l'abandon, le lac s'ensable. Une turbine fabriquant du courant électrique est quand même installée pour moderniser le château. Un long procès opposa Monsieur Louit aux maraîchers voisins privés d'eau à cause d'un fossé non curé dans les années 30. Le château est réquisitionné par l'Amirauté le 17 juin 1940, puis occupé par les Allemands pendant la guerre, et par les résistants à la Libération. Monsieur Louit meurt en 1935, sa veuve et les héritiers doivent se résoudre à la vente par lots du domaine. Le lot comprenant le château et la partie nord du parc est acheté fin 1945 par les Orphelins Apprentis d'Auteuil (O.A.A.), qui y installent une école technique en 1948.

Extrait de « Historique du château Dulamon et des grottes de Majolan à Blanquefort. » Dominique Jay, Publications du G.A.H.BLE, 1994, 40 

 

    Dulamon, le magnifique

 

L'étrangeté du site artificiel des grottes de Majolan ferait presque oublier le château de Dulamon auquel elles étaient jadis rattachées. Sa façade imposante est en partie cachée par quelques arbres séculaires à l'entrée du bourg de Blanquefort. Un château fort se dressait là au Moyen-âge.

Après avoir appartenu aux Labrède, Verthamon et Dulamon, la propriété échoit en 1833 à Joseph Prom négociant colonial, roi de l'arachide. Le domaine comprend alors 56 hectares dont 46 dédiés au vignoble. Le nouveau propriétaire voit grand. En 1865, il demande à l'architecte bordelais Jules Laffargue de lui dresser les plans : façade imitée de celle du château de Fontainebleau à développer sur 63 mètres de long ! Sept toitures distinctes composées d'un dôme et de six hauts combles couverts d'ardoises, le tout inspiré de l'œuvre de Lemercier et Mansart. Bref, ce savant mélange de références classiques issues de la Renaissance française et de l'art classique en composera la décoration, et en fera un bel exemple d'architecture éclectique de la région bordelaise.

Le rez-de-chaussée se compose d'une succession de pièces de réception : enfilade de salons, billard, fumoir et bureau. Le grand hall, décoré par un majestueux escalier en chêne à double révolution, conduit à l'étage où se déroulent des chambres à l'infini. Dans les sous-sols sont les réserves et les cuisines.

À l'extérieur, le « parc merveilleusement tracé » et entretenu, possède une serre chaude où poussent anthuriums, crotons, orchidées et même des ananas ! À cette résidence prestigieuse s'ajouta plus tard la construction d'une vacherie modèle pouvant accueillir 80 têtes de bétail destinées à fournir le lait mais surtout le fumier nécessaire aux cultures. Une voie Decauville évacuait les déjections des bovins, un signe de modernité pour l'époque !

À la mort de Joseph Prom et de son épouse, Joséphine Abelina, leur fille, prendra la gérance du domaine avec son mari le banquier Jean Gustave Piganeau. En 1871, ils rachètent les terrains au bord de la jalle de Blanquefort et font creuser le lac bordé de grottes artificielles, œuvres du paysagiste parisien Louis Le Bretton. En 1899, un vent de panique consécutif à la faillite de la grande maison de vins Barkhausen pousse les épargnants à retirer leur argent. La ruée aux guichets de la banque Piganeau située 4 rue Esprit-des-Lois provoque un « minikrach » financier et entraîne le déclin du patrimoine familial.

Le domaine Dulamon est morcelé, le château dépouillé de son mobilier. Entre 1906 et 1909 est installée une école d'agriculture et pendant la Grande Guerre un hôpital militaire franco-russe y héberge une centaine de blessés. En 1920, l'industriel chocolatier Joseph Louit en fera l'acquisition, mais à son tour de sérieuses difficultés l'obligent à renoncer peu à peu à l'entretenir. Un procès est engagé par les maraîchers à son encontre à cause des fossés mal entretenus. Puis vint l'Occupation. Les Allemands s'en emparent. À la Libération, les Résistants en font un camp de base. À partir de 1948, le château retrouve une nouvelle destination paisible en hébergeant l'œuvre des Orphelins Apprentis d'Auteuil qui en sont toujours propriétaires.